LES QUATRE-VINGTS BARBUS DE LENTO



Vécu au XVIII ème siècle ...

De Pierrette Jeoffroy-Faggianelli, l'auteur de " l'Image de la CORSE dans la littérature romantique française ", cette évocation des " Mémoires et voyages du R.P. de Singlande ", publiés en 1765 à Paris (Delalain).

Les souvenirs du révérend-père de Singlande sont savoureux. On y trouve des fleurs de rhétorique religieuse, mais aussi des références précises à la réalité, à une réalité épineuse, celle de la Corse en guerre contre la république de Gênes.

Cet aumonier militaire vécut son purgatoire, sinon son enfer, lors de l'intervention des troupes françaises en Corse, de 1738 à 1741. Rien ne lui fut épargné - la traversée de Livourne à Calvi fut difficile, l'accueil des insulaires, hostile, ses rapports avec les prêtres corses, détestables. Si l'on ajoute qu'il fut lui-même prisonnier des " rebelles " aux environs de Zicavo, on comprend mieux encore l'émoi rétrospectif du révérend, au souvenir de son " voyage " en Corse.

Des lions enragés. Dès les premières lignes, cet émoi est perceptible au travers du récit de ce qu'il est advenu, à lui comme à certains de ses compagnons "dans une île où les éléments et le climat ne leur étaient pas moins contraire que la férocité des peuples qui l'habitent ". C'est ainsi qu'une partie du régiment de Cambrésis, qui avait échappé à la tempête, tomba aux mains des rebelles, des ennemis aussi cruels et aussi insensibles que les vents et les flots.

Et pour retracer cette terrible aventure, le père de Singlande ne ménage pas son éloquence : " les ennemis, fiers de leur inhumaine victoire, les emmenèrent en triomphe dans leur habitation au milieu des montagnes, digne repaire de ces affreux habitants ". Le lecteur s'attend alors au pire, car les rebelles menacent leurs prisonniers de mort. Mais rien de tel ne survient.

Qu'à cela ne tienne ! Le révérend achève son récit, sans se départir de son éloquence si les rebelles ne mirent pas leurs prisonniers à mort, c'est grâce au "Tout-puissant qui suspend la rage affamée des lions...."

Rasés par force

Ne nous y trompons pas. Ce ne sont là que fleurs de rhétorique. Ce ne sont là que cliché. Toutefois le ton est donné. L'image de la Corse est bien celle que Stabon a dessinée, celle d'un pays sauvage, habité par des bêtes féroces. Reste à les apprivoiser.

Le père de Singlande n'est pas loin de penser que le clergé corse est en grande partie responsable du comportement des insulaires. Il accuse les Capucins et les Récollets d'être les premiers à "allumer le feu de la révolte". Il faut dire que son premier contact avec les Récollets, à la " Tavagno", lui a ouvert des horizons insoupçonnés. Pour les ramener à la raison, le père les avait "chapitrés". Ses compagnons moins confiants dans le pouvoir de la raison, ont décidé de les fouiller, on a trouvé, sur eux et dans leurs chambres, des pistolets et des stylets ...

Lorsque le père de Singlande a voulu employer la force, il n'a pas eu plus de succès. Ainsi, c'est avec l'aide de la force militaire qu'il a fait raser la barbe des ecclésiastiques et des habitants de Lento. Pourquoi ? Parce qu'il se produisait dans cette région, de nombreuses attaques de rebelles " portant la barbe ". Pour qu'il n'y ait pas de confusion entre ces rebelles et les Habitants... les religieux compris, le père de Singlande, accompagné de dix soldats, s'en est allé de maison en maison, "pour y faire prendre tous les habitants à longue barbe", et bon gré, mal gré, les faire raser. Il a " ramassé "dit-il, environ quatre-vingts barbus. Mais la gourde de vin qu'il donnait à chacun en compensation n'a pas calmé les mécontents.

Un vieillard de 80 ans est même mort "du chagrin qu'il avait conçu de la perte de sa barbe". Le père de Singlande s'est fâché. Il a condamné tous ceux qui ne viendrait pas se faire raser, une fois par semaine à verser " 50 parparioles ". Il a alors fait l'unanimité contre lui. Qui s'en étonnerait ? Le père de Singlande s'en est étonné .....

Il y a parfois de la naïveté dans ces mémoires, aussi bien dans les morceaux d'éloquence que dans certains récits détaillés. C'est ce qui fait la saveur des souvenirs du "Barbier de Lento".

(Paru en CORSE dans un quotidien)