PERIPETIES ELECTORALES



Vécu au XVIII ème siècle ...

A Monsieur le Président et à Messieurs les membres du Conseil d'Etat à PARIS. Messieurs, Les soussignés R. de la Commune de CANAVAGGIA et P. de la Commune de LENTO, tous deux électeurs du Canton de CAMPITELLO, ont l'honneur de protester contre l'élection de M. l'abbé S... curé d'OLMO, élu Conseiller Général du Canton de CAMPITELLO, dimanche dernier, 28 mai.

A l'appui de leur protestation, les soussignés invoquent les motifs de fraude et de pression électorales ci-après, qu'ils se réservent de développer et de prouver dans le mémoire qui sera envoyé en temps utile à MM. les membres du Conseil d'Etat.

1° - L'ingérence cléricale : tout le clergé en général, mais les desservants de Lento et de Canavaggia, en particulier ont fait une propagande effrénée et scandaleuse en faveur de leur confrère M. l'abbé S.. contre la candidature de son concurrent M.P... avocat, ancien Sous-Préfet. Du haut de l'autel, ils ont menacé d'excommunication et des tourments éternels de l'enfer tous ceux qui voteraient en faveur de M.P.

Dans la commune de Canavaggia, ces mêmes desservants en compagnie de leur candidat M. l'abbé S.., traversaient les rues du village en insultant les dames qu'ils savaient hostiles, et en criant de toutes leurs forces "à-bas la république, à-bas les francs-maçons, à-bas les voleurs".

Non contents de troubler les consciences des hommes et des femmes, ces mêmes abbés offraient de l'argent à tous ceux qu'ils croyaient se trouver dans la gêne et on sait pertinemment que plusieurs électeurs se sont laissés corrompre de la sorte. M. A. desservant de Canavaggia est même allé jusqu'à menacer un ancien soldat infirme de lui faire perdre le petit secours que lui accorde l'Etat s'il ne votait pas pour M. l'abbé S... Le jour des élections, ce même ecclésiastique faisait appeler tous les électeurs chez lui dans le presbytère attenant à la salle de vote et là après lui faire servir abondamment à boire, il exhortait, il suppliait, il menaçait et à la fin les pauvres électeurs incapables de résister, allaient au scrutin du vote et déposait dans l'urne un bulletin en faveur de l'abbé S..

Deux moines, appartenant à des associations légalement dissoutes, et qui assurent au mépris de la loi le service du culte à Bigorno et à Volpajola prêchaient une véritable croisade contre la candidature de M. P. et ont réussi à détourner de lui plus de 50 électeurs.

2° - Le Maire de Lento, frère du candidat M. l'abbé S.. a menacé lui-même plusieurs électeurs de sa Commune, mais il a surtout fait agir ses gardes-champêtres. Comme dans ces villages il y a beaucoup de bergers et de bétail, les gardes-champêtres de Lento sont allés chez tous les bergers de Lento et de Canavaggia et leur ont déclaré nettement que s'ils ne votaient par pour S.. ils pouvaient vendre leurs bestiaux, car ils seraient persécutés à outrance et ruinés à bref délai. On a vu des électeurs, qui ne voulaient pas voter pour S. se cacher dans les villages environnants par crainte du Maire de Lento.

3° - Le premier juge suppléant, officier du ministère Public, avec le greffier de la justice de paix ont accompagné l'abbé S. dans toutes les communes du Canton et maison par maison, faisant entendre hautement que les faveurs de la justice seraient réservées à ceux qui voteraient pour le prêtre, tandis que les autres pourraient s'attendre à toutes les rigueurs de la loi.

4° - Le jour des élections, un cousin germain de l'abbé S. montrait à tous les électeurs une lettre venant de Luri disant que M. P. était même plus qu'un maudit franc-maçon et ternissant la réputation de ce candidat de la façon la plus ignoble.

Un autre cousin de l'abbé S.. menaçait le sieur G. de Canavaggia de le traduire en police correctionnelle s'il ne votait pas selon ses désirs. Le pauvre G. ne savait même pas de quel délit il avait pu se rendre coupable.

Le père et le frère d'un moine ont répandu le bruit que 900 francs de secours avaient été accordés à la Commune de Canavaggia, mais que le Maire et le délégué de l'administration s'étaient partagé cette somme sans rien dire à personne. C'est là une calomnie qui a porté le plus grand préjudice à la candidature de P.. Quelques esprits simples ont cru la chose et ils ont voté contre M. P..

Pour tous ces motifs, les soussignés font appel à la haure équité du Conseil d'Etat, pour qu'il lui plaise d'annuler les élections électorales qui ont eu lieu à Campitello, le 28 mai dernier et permettre ainsi aux électeurs du Canton de voter librement, selon leur conscience, sans avoir à craindre ni les menaces, ni les promesses.

En attendant, ils sont avec respect, M. le Président et MM. les membres, vos très humbles et dévoués serviteurs.Signé -. P. et R.
Cette lettre avec date et identités des personnes se trouve aux archives départementales de haute CORSE.